Le droit de vote n’a pas d’adresse fixe 

Plaidoyer pour l’exercice effectif du droit à la citoyenneté des personnes en situation d’itinérance.

Le 5 octobre 2026, les Québécoises et les Québécois choisiront les personnes qui les représenteront à l’Assemblée nationale. Des milliers de personnes en situation d’itinérance risquent, encore une fois, de voter en moins grand nombre. Non pas parce qu’elles seraient moins concernées par les décisions prises à Québec. Au contraire : l’accès au logement, à l’aide sociale, à la santé, aux services sociaux, à la justice et à des lieux d’hébergement communautaire dignes et adaptés a des effets très concrets sur leur vie. 

Au-delà de ces politiques publiques, une question plus fondamentale se pose : les personnes en situation d’itinérance sont-elles reconnues comme des citoyennes et des citoyens à part entière? 

En principe, l’absence d’un toit ne diminue ni leurs droits, ni leur dignité, ni leur capacité à participer à la vie collective. Et la citoyenneté ne se résume pas au droit de vote : elle s’exerce aussi en prenant la parole, en s’impliquant dans son milieu, en défendant ses droits, en travaillant ou en contribuant à un projet collectif. 

Les personnes en situation d’itinérance ne sont donc pas seulement des bénéficiaires de services : ce sont des citoyennes et des citoyens capables d’agir, de contribuer et de choisir. Le milieu communautaire défend depuis longtemps cette conception de la citoyenneté. Pourtant, ces personnes sont encore trop souvent traitées comme des citoyennes et citoyens de seconde zone. 

Cette mise à l’écart peut être subtile : difficulté à obtenir ou à conserver ses documents, obstacles administratifs pour accéder aux services publics, manque d’adaptabilité du réseau de soins et des grands systèmes institutionnels. Elle peut aussi être beaucoup plus directe. Le RAPSIM documente depuis des années le profilage social et la judiciarisation des personnes en situation d’itinérance : traitements différenciés fondés sur la condition sociale ou l’apparence, interpellations, fouilles, vérifications d’identité, déplacements forcés. Ces pratiques minent la confiance envers les institutions, au point que certaines personnes renoncent à demander de l’aide. 

Le paradoxe est frappant : on leur demande de participer pleinement à la société, alors que certaines pratiques institutionnelles leur font comprendre que leur présence dans l’espace public est indésirable. 

Or, la citoyenneté ne peut pas être conditionnelle au fait d’avoir un toit, de correspondre aux normes attendues ou de ne pas déranger. 

Le droit existe. Encore faut-il pouvoir l’exercer. 

Une personne sans domicile fixe peut voter au Québec. Élections Québec lui permet de s’inscrire sur la liste électorale au moyen d’une attestation délivrée par une personne-ressource d’un organisme qu’elle fréquente. 

Mais reconnaître un droit ne suffit pas à en garantir l’exercice. La vie dans la rue oblige à changer souvent de lieu, à consacrer l’essentiel de son énergie aux besoins immédiats, à perdre ses documents. Des démarches qui semblent simples deviennent alors des obstacles supplémentaires. 

Et ces obstacles ne sont pas seulement administratifs. Comment avoir confiance dans les institutions lorsqu’on a été interpellé, déplacé, surveillé ou judiciarisé dans l’espace public? Comment se mobiliser pour exercer un droit quand on a si souvent reçu le signal que sa parole comptait peu ? 

Faciliter l’exercice du droit de vote, c’est donc reconnaître que certaines personnes doivent surmonter davantage d’obstacles que d’autres pour exercer un même droit. C’est dans cette perspective que l’ADDSMM – Association Défense des Droits Sociaux Montréal, le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) et TAPAJ Québec travaillent à favoriser la participation électorale des personnes en situation d’itinérance : rendre l’information accessible, aider à vérifier l’inscription, faciliter l’obtention des attestations et accompagner vers un bureau de scrutin celles et ceux qui le souhaitent. 

Pour une personne ayant vécu des expériences répétées de discrimination, de profilage ou de judiciarisation, se présenter seule dans un lieu institutionnel peut être inconfortable, voire dissuasif. S’y rendre avec des personnes connues et des intervenantes et intervenants de confiance rend l’exercice plus accessible. 

Voter ensemble ne signifie évidemment pas voter de la même manière. L’accompagnement vise à rendre possible l’exercice individuel du droit : chaque personne demeure libre de voter ou non et, si elle vote, de faire le choix qui lui appartient. 

Les personnes en situation d’itinérance sont très visibles dans l’espace public ; leur présence alimente régulièrement les débats sur la sécurité, la cohabitation ou les nuisances. Leur parole, elle, l’est beaucoup moins. Or, la citoyenneté ne se limite pas à être présent dans la société : elle suppose d’y prendre part, d’être entendu et d’agir sur les décisions qui nous concernent. C’est pourquoi la lutte contre le profilage social et la judiciarisation est aussi une question de citoyenneté. 

La participation électorale ne réglera pas, à elle seule, les causes de l’itinérance. Mais une société démocratique doit reconnaître à chacune et à chacun une pleine citoyenneté, quelles que soient ses conditions de vie, et créer les conditions permettant à toutes et à tous de faire entendre leur voix. 

Le droit de vote est l’une de ces voix. Et il n’a pas d’adresse fixe. 

Cosignataires 

Julie Laflamme-Desgroseilliers
Directrice générale 
TAPAJ Québec 

Robert Brunet
Administrateur 
ADDSMM – Association Défense des Droits Sociaux Montréal 

Annie Savage
Directrice 
Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) 

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